Vingt-quatre heures à Oromocto – 2/2

Puis une immense lumière blanche. Puis une autre. Puis une autre. Puis…

- PAPA!

- QUOI QUOI QUOI ??!??

- Ah non rien, c’est les lumières de la piste d’atterrissage.

On l’a échappé belle.

Il est environ vingt-deux heures lorsque nous posons nos valises sur le parquet du lobby. Le gringalet au comptoir nous délivre de quelques dollars en écoutant d’une oreille un sitcom américain diffusé au-dessus du faux foyer derrière nous. Autour de l’écran et partout sur les murs, il y a des portraits de militaires au fusain, des laminés de récompenses reçues par l’établissement, et une persistante odeur de chlore. Il y a des piscines à Oromocto. Peut-être que c’est là qu’on y noie les orignaux pour ensuite les manger.

Un majordome aussi authentique que le foyer de l’entrée nous guide par la suite à notre chambre, où nous nous écroulons. Le poids de la vie m’assaille, mais au moins je suis encore vivante pour m’en plaindre, ce qui me réconforte un peu.

***

Cernée maritimement, j’enfile mes bas de nylon sous ma robe de sixième femme de mormon mortuaire pendant que le géniteur lit les actualités d’Oromocto (“Un soldat croise un orignal – Lisez le témoignage choquant de l’orignal”).

Déjà, il nous faut tout ramasser, car la chambre doit être libérée pour 11h. Mon père laisse trois dollars à la femme de ménage, moi je lui laisse mon démaquillant. Non mais, on sait vivre.

Rendez-vous à la base militaire, où mon père étrenne pour la première fois en je ne sais combien d’années son vieil uniforme militaire. À l’entrée de la base se trouve un cinéma. L’artiste en moi tressaille, c’est surprenant et touchant à la fois. Nos valeureux soldats ont également droit au divertissement, non? Je me demande bien qu’est-ce qu’on y projette : un film de guerre ancestral? Un thriller à couper le souffle? Un film avec Vin Diesel et des voitures qui vont vite, vite, vite? Non. On y présente deux films.

Twilight. Happy Feet 2.

Bon. C’est moins pire que de sombrer dans la drogue.

Ceci dit, nous arrivons à la base militaire où mon moustachu de père attire les regards et les “Colonel! Thanks for your battles!“, alors que le seul combat qu’il ait mené au cours de son existence, c’est la puberté. Pour ma part, malgré la triste burka que j’arbore, plusieurs coupes brosses me dévisagent droit dans le buste comme si j’étais un steak.

Notre duo Breast Fest et Colonel Movember erre donc dans les couloirs de la base où nous rejoignent ma mère et son séquoia de fils.

Nous nous installons dans le salon VIP, gracieusement de l’uniforme de mon père, ou du Breast Fest en cours, qui sait. Le salon en question est de style “chalet de l’ONU” et on nous y sert une vaste sélection de beignes. C’est romantique. J’en profite pour m’informer des dernières actualités du coin grâce à un journal oublié (“L’orignal demande une enquête digne de son panache”).

La parade est sur le point de commencer et il nous faut migrer vers le vaste gymnase où aura lieu la cérémonie. C’est grand, c’est blanc, ce n’est pas vraiment chauffé. Partout il y a des drapeaux du Canada et des chaises et des estrades et des micros et une nano régie.

- Fille, as-tu des mouchoirs?

- Voyons maman, clairement il n’y a pas place à l’émotion ici. En plus il fait tellement froid et les murs sont tous -

POOOOUIIIIIIIIIN.

Un cri. On étrange quelqu’un. Quelque chose. Je fonds en larmes. C’est trop. Je ne m’attendais pas à ça.

Une cornemuse.

Alors les petits lieutenants en devenir entre en rang, d’un pas cadencé, et mon coeur bat la chamade quand je l’aperçois, tout beau dans son uniforme, le bec pincé sous son béret.

C’est mon frère, le plus vieux des plus jeunes. Le séquoia vise l’objectif de sa gargantuesque caméra sur lui et le bombarde de clichés.

Je me ressaisis. Allons quand même, de la cornemuse.

Malgré l’émotion, la pièce demeure froide. Peut-être pour nous réchauffer, le maître de cérémonie, malheureusement doté d’un micro de piètre qualité, nous demande de nous lever, puis de nous asseoir, puis de nous lever, puis de nous rasseoir, pour accueillir Général Untel, Colonel Quelque chose, etc. etc. Thanks for your battles.

En avant, les soldats se font aller le salut.

- Fille, je pense vraiment que je vais avoir besoin de mouchoirs.

- J’en ai pas, et puis de toute façon le moment d’émotion est passé, tu vois bien? Ça achève, on va y aller b-

Lentement, lentement. Un vrombissement. Ça retentit de partout. Tous se redressent l’échine, se crispent, s’immobilisent.

Je tremble. Je m’agrippe à moi-même. La gorge serrée, tout s’embrouille…

ÔÔÔÔ CAAAANADAAAAAA, OUR HOME AND NATIVE LAAAAND…

Bon. Il fallait être là. C’était grandiose comme moment. Encore la veille, j’avais échappée à la mort par propulsion de bernache et je devais encore être sous le choc. En plus notre voiture de location n’avait pas de sièges chauffants, alors s’il-vous-plaît, un peu de compassion.

Bref.

Et puis c’est fait. Il est lieutenant. Il a travaillé si fort, toute sa vie durant, a consacré tous ses efforts à cette passion qui bouillonnait en lui, et le voilà consacré.

Je suis émue, transie, fière jusqu’aux os.

Dans la vie il y a ceux qui partent pour un Oromocto, bout du monde, pour apprendre à défendre une cause qui leur tient à coeur, pour forger un caractère digne d’eux-même. Il y a ceux qui se blessent pour apprendre à guérir. Il y a ceux qu’on tire dans les jambes, pour apprendre que parfois, la fuite est la seule option.

Dans la vie il y a ces gens qui partent. Et il y a ceux qui restent.

Ceux qui restent avec le siège chauffant qu’ils allumeront pour te réchauffer, lorsque tu reviendras. Ceux qui restent dans leurs beaux vêtements, pour que tu vois du joli à ton retour. Ceux qui restent assis pendant que tu salues ton pays, mais qui se lèvent avec toi pour s’émouvoir au son de ta passion.

Dans la vie il y a ceux qui partent et il y a ceux qui restent. Mais toujours, toujours il y a ceux qui sont là.

Pour toi.

Au plaisir.

Keep On Keepin On.

MS

Vingt-quatre heures à Oromocto – 1/2

Pour Laurent.

Pour ceux qui partent, pour ceux qui restent, pour ceux qui sont là.

Je tremble. Je m’agrippe à moi-même. La gorge serrée, tout s’embrouille…

***

- Bon, alors si je meurs, si l’avion s’écrase, si on fonce sur une bernache, voici ma clé. C’est pas compliqué. Tu entres chez moi, c’est la clé de la porte arrière, donc tu passes par en arrière, puis tu vas chercher ma robe pour le party de Noël.

- Ben voyons, c’est donc ben niaiseux.

- Non, mieux vaut être prêt pour ce genre de chose. C’est la clé de la porte arrière. Tu prends la robe rouge, tu l’amènes au party et tu renverses du champagne dessus en disant de quoi de grandiose, genre “C’est ce qu’elle aurait voulu”.

- Bon alors on t’achève tout de suite, tant qu’à faire?

Je remets la clé au voisin/collègue de travail et ainsi se termine ensuite l’heure d’un lunch ce qui pourrait bien être mon dernier repas sur terre.

Ce soir, je quitte pour Oromocto. Oromocto, c’est clairement la ville qui a pigé la courte paille. C’est au Nouveau-Brunswick, à environ deux minutes et quart de Frédéricton, capitale. Là-bas, il y a des autoroutes, beaucoup de Tim Hortons et une base militaire avec des militaires dedans.

Parmi les militaires, il y a mon frère, et mon frère gradue demain, devient lieutenant. Il ne sait pas que je serai là, alors c’est un peu excitant, mais puisque ma vie est une suite d’ironies, je préfère ne pas prendre de chance et m’organiser un peu. On ne fait pas un Pomme-Z sur la mort, faut prévoir. D’un coup que c’est là que Jésus choisit de m’enligner sur le trajet d’une bernache perdue et fatale. N’oubliez jamais la bernache.

Dans la plus petite valise qu’il m’ait jamais été donné de faire, j’emporte une robe noire sans décolleté, obligation de mon géniteur. “On s’en va à l’armée mon bébé, fait un effort”, comme si je n’étais que buste constant. J’aurai donc l’air de la sixième femme du mormon qui travaille à la morgue.

Ceci dit, direction l’aéroport.

Nous nous battons lamentablement contre un guichet libre-service où il nous est possible de récupérer nos billets. De peine et de misère, nous passons au scan le carré ambigu qui nous sert de code-barre, et tout aussi péniblement, mon père intercepte un employé de l’aérogare pour lui demander si c’est dangereux d’amener sa crème à raser dans l’avion. Finalement, ce sera sa crème dans ma nano valise, ma nano valise dans la soute.

Au terminal, nous rejoignons ma mère et mon plus jeune frère qui arrivent de Toronto pour assister à la graduation eux-aussi. En fait, ma mère, je la reconnais immédiatement. C’est l’énergumène à ces côtés qu’il m’est difficile d’identifier. La “chose” mesure environ huit pieds, un séquoia en proie à un sévère anthropomorphisme. En plus, la chose a visiblement tenté une coloration capillaire rougeâtre. On dirait qu’il a tenté de se teindre les cheveux, mèche par mèche, avec un feutre bourgogne. Ma mère me rappelle que c’est moins pire que de sombrer dans la drogue. Bon. Un bel exemple de positif délirant.

Je regarde dehors pour ne pas dévisager le brocoli rose, et constate que nous ne voyagerons pas sur un avion. Oh que non. Clairement, on ne peut définir d’avion cette brouette ailée qu’un Mexicain échevelé rempli sac par sac. À la main. Tristement, je me sens soudainement malade. Je souffre de bourgeoisie pernicieuse. C’est une maladie mentale dont souffrent les enfants gâtés.

J’ai peur.

Je suis une mauvaise personne, c’est sûr que Jésus me tue ce soir, assise dans un débris aérien probablement pas chauffé, entre mes parents divorcés et mon frère géotropique.

À l’embarquement, sur les trente places disponibles, sept sont comblées, nous y compris. C’est intime. Quoiqu’il y a peut-être encore le Mexicain dans la soute à bagages, qui sait. Le coquin est sans doute en train de se faire la barbe avec la crème à raser de mon père, en plus. Bref. Je constate un briquet dans ma sacoche. C’est bien, si jamais il faut se réchauffer autour d’une flamme à 14 000 pieds dans les airs.

Bon, on décolle. Ça brasse de partout mais la ville finit par défiler sous nos ailes. Adieu.

….

Une heure plus tard dans les maritimes, c’est l’atterrissage et personne n’applaudit. Sauf moi.

Nous nous séparons ensuite. Ma mère et Touftouf et Polluard sautent dans un taxi alors que mon père va récupérer sa voiture de location. C’est bien la réunion familiale, mais on ne poussera pas mémé dans les orties en demandant aux divorcés de partager le même hôtel, quand même.

Dans la noirceur glaciale de Frédéricton, le géniteur et moi errons dans le stationnement pour récupérer la Camry qui nous attend, et dans laquelle nous nous engouffrons pour nous réchauffer.

Je ne sors pas mon briquet parce que je me dis que les sièges chauffants suffiront pour faire grimper ma température corporelle.

Pas de sièges chauffants. Je m’étouffe, ma bourgeoisie pernicieuse dans la gorge.

“Pas grave”, dit mon père, qui naturellement cherche le toit ouvrant.

Après une bonne dizaine de minutes à tenter de comprendre comment s’allument les lumières du véhicule (parce que dans la voiture du géniteur, ça se fait tout seul, juste après que l’habitacle t’aies salué en huit langues et servi un frappuccino), nous sommes finalement en route.

En route pour quoi au juste? C’est difficile à dire, il fait noir, il fait froid. Il n’y pas de lampadaire et la route zigzague dangereusement dans toutes les directions.

Et soudain, une immense lumière blanche. Puis une autre. Puis une autre. Puis…

- PAPA!

…à suivre.

Au plaisir.

Keep On Keepin On

MS

Le téléphone plus intelligent que moi

C’est dur la vie en ce samedi matin. Oui, aujourd’hui c’est dimanche, mais hier c’était samedi. On fait comme si c’était samedi, pour être raccord.

C’est dur la vie en ce samedi matin.

Hier soir, c’était la folie. Une véritable dégringolade de fous rires contagieux comme la peste. Nous avons bien bu, nous avons bien mangé, et maintenant je me remets de cette hilarité bubonique. Près d’une heure plus tard après mon éveil, en ce samedi matin, je me masse les tempes et je fixe les points noirs dans mon champ de vision. Je ne sais pas il est quelle heure, mais il est trop tôt encore.

J’ai envie de lire, j’ai envie d’écrire, mais sans me lever de mon lit. Le lendemain de veille est l’excuse parfaite et adéquate pour justifier une journée entière à faire chouche et faire le plein de culture. Pour moi du moins.

Malheureusement, la totalité de ma culture la plus récemment acquérie au Renaud-Bray (Time, New Yorker, Culture générale pour les nuls, le dernier Goncourt, etc.) repose dans le salon. Derrière le mur de ma chambre, là où la vie continue de battre son plein tandis que moi, j’agonise. C’est pas un livre ça? C’est beau, je vais mourir comme un titre, un grand. Et on tuera tous les affreux.

Mais non, au contraire! Voici le moment idéal pour fraterniser avec mon tout dernier achat, un téléphone intelligent. Comment une machine peut-elle être intelligente? Je vais le découvrir. Très lentement avec l’index et le majeur droits qui pétrissent encore le peu de quotient qu’il me reste de la folle débandade du vendredi soir.

En quelques clics qui, selon mon nouveau forfait, ne me coûtent rien (c’est louche), je m’abonne à LeMonde.fr, The Huffington Post, le Times, The Economist, The Onion et Al Jazeera. En cinq minutes, j’ai fait le tour du monde et j’ai même pu le tweeter et le facebooker à l’humanité qui me suit et qui m’aime. Tout ça, pendant que j’agonise. En fait, j’ai même pu voir les quelques clichés que notre photographe de nouveau collègue (quoiqu’après hier, c’est officiellement mon ami) a pris alors que nous pataugions dans une marre de blagues salaces, conséquences des langues déliées et gorges déployées.

Parenthèses : personne n’a vomi. Je continue.

J’ai fait le tour du monde, j’ai fait le tour de mon monde, en moins de 80 clics. Je n’ai pas bougé d’un iota. Le sang battait à contretemps dans mon front et je faisais défiler les dernières rumeurs sur DSK, j’ai pris connaissance de la dernière avancée technologique en matière de verres de contact, que Kim Jong Il souhaitait élaborer un plan pour amener la lune à la Corée du Nord, et que Miley Cirus était officiellement une droguée en devenir. Mon téléphone me régurgite au visage toute l’information mondiale et moi je ne suis pas foutue de me lever pour allumer le chauffage et faire les quelques pas supplémentaires qui me séparent des revues que je viens de payer trop cher, puisqu’en fait, je viens d’en consulter le contenu gratuitement en ligne.

Alors non seulement la vie c’est de la merde, mais en plus je suis tombée sur un téléphone plus intelligent que moi. Dans ces circonstances, à quoi bon la culture, aussi générale soit-elle?

À quoi bon se poser des questions si on a toutes les réponses du monde au bout des doigts?

Le téléphone intelligent marque-t-il la fin du questionnement?

Ça y est, mes pensées s’envolent et je ne me sens plus comme un grand titre, mais comme une chanson : je suis un saule inconsolable, le plus désemparé des arbres. Qu’est-ce que ça peut me faire, l’amour, la guerre…je…

Ah pis je me recouche.

Au plaisir.

Keep On Keepin On.

MS