Puis une immense lumière blanche. Puis une autre. Puis une autre. Puis…
- PAPA!
- QUOI QUOI QUOI ??!??
- Ah non rien, c’est les lumières de la piste d’atterrissage.
On l’a échappé belle.
Il est environ vingt-deux heures lorsque nous posons nos valises sur le parquet du lobby. Le gringalet au comptoir nous délivre de quelques dollars en écoutant d’une oreille un sitcom américain diffusé au-dessus du faux foyer derrière nous. Autour de l’écran et partout sur les murs, il y a des portraits de militaires au fusain, des laminés de récompenses reçues par l’établissement, et une persistante odeur de chlore. Il y a des piscines à Oromocto. Peut-être que c’est là qu’on y noie les orignaux pour ensuite les manger.
Un majordome aussi authentique que le foyer de l’entrée nous guide par la suite à notre chambre, où nous nous écroulons. Le poids de la vie m’assaille, mais au moins je suis encore vivante pour m’en plaindre, ce qui me réconforte un peu.
***
Cernée maritimement, j’enfile mes bas de nylon sous ma robe de sixième femme de mormon mortuaire pendant que le géniteur lit les actualités d’Oromocto (“Un soldat croise un orignal – Lisez le témoignage choquant de l’orignal”).
Déjà, il nous faut tout ramasser, car la chambre doit être libérée pour 11h. Mon père laisse trois dollars à la femme de ménage, moi je lui laisse mon démaquillant. Non mais, on sait vivre.
Rendez-vous à la base militaire, où mon père étrenne pour la première fois en je ne sais combien d’années son vieil uniforme militaire. À l’entrée de la base se trouve un cinéma. L’artiste en moi tressaille, c’est surprenant et touchant à la fois. Nos valeureux soldats ont également droit au divertissement, non? Je me demande bien qu’est-ce qu’on y projette : un film de guerre ancestral? Un thriller à couper le souffle? Un film avec Vin Diesel et des voitures qui vont vite, vite, vite? Non. On y présente deux films.
Twilight. Happy Feet 2.
Bon. C’est moins pire que de sombrer dans la drogue.
Ceci dit, nous arrivons à la base militaire où mon moustachu de père attire les regards et les “Colonel! Thanks for your battles!“, alors que le seul combat qu’il ait mené au cours de son existence, c’est la puberté. Pour ma part, malgré la triste burka que j’arbore, plusieurs coupes brosses me dévisagent droit dans le buste comme si j’étais un steak.
Notre duo Breast Fest et Colonel Movember erre donc dans les couloirs de la base où nous rejoignent ma mère et son séquoia de fils.
Nous nous installons dans le salon VIP, gracieusement de l’uniforme de mon père, ou du Breast Fest en cours, qui sait. Le salon en question est de style “chalet de l’ONU” et on nous y sert une vaste sélection de beignes. C’est romantique. J’en profite pour m’informer des dernières actualités du coin grâce à un journal oublié (“L’orignal demande une enquête digne de son panache”).
La parade est sur le point de commencer et il nous faut migrer vers le vaste gymnase où aura lieu la cérémonie. C’est grand, c’est blanc, ce n’est pas vraiment chauffé. Partout il y a des drapeaux du Canada et des chaises et des estrades et des micros et une nano régie.
- Fille, as-tu des mouchoirs?
- Voyons maman, clairement il n’y a pas place à l’émotion ici. En plus il fait tellement froid et les murs sont tous -
POOOOUIIIIIIIIIN.
Un cri. On étrange quelqu’un. Quelque chose. Je fonds en larmes. C’est trop. Je ne m’attendais pas à ça.
Une cornemuse.
Alors les petits lieutenants en devenir entre en rang, d’un pas cadencé, et mon coeur bat la chamade quand je l’aperçois, tout beau dans son uniforme, le bec pincé sous son béret.
C’est mon frère, le plus vieux des plus jeunes. Le séquoia vise l’objectif de sa gargantuesque caméra sur lui et le bombarde de clichés.
Je me ressaisis. Allons quand même, de la cornemuse.
Malgré l’émotion, la pièce demeure froide. Peut-être pour nous réchauffer, le maître de cérémonie, malheureusement doté d’un micro de piètre qualité, nous demande de nous lever, puis de nous asseoir, puis de nous lever, puis de nous rasseoir, pour accueillir Général Untel, Colonel Quelque chose, etc. etc. Thanks for your battles.
En avant, les soldats se font aller le salut.
- Fille, je pense vraiment que je vais avoir besoin de mouchoirs.
- J’en ai pas, et puis de toute façon le moment d’émotion est passé, tu vois bien? Ça achève, on va y aller b-
Lentement, lentement. Un vrombissement. Ça retentit de partout. Tous se redressent l’échine, se crispent, s’immobilisent.
Je tremble. Je m’agrippe à moi-même. La gorge serrée, tout s’embrouille…
ÔÔÔÔ CAAAANADAAAAAA, OUR HOME AND NATIVE LAAAAND…
Bon. Il fallait être là. C’était grandiose comme moment. Encore la veille, j’avais échappée à la mort par propulsion de bernache et je devais encore être sous le choc. En plus notre voiture de location n’avait pas de sièges chauffants, alors s’il-vous-plaît, un peu de compassion.
Bref.
Et puis c’est fait. Il est lieutenant. Il a travaillé si fort, toute sa vie durant, a consacré tous ses efforts à cette passion qui bouillonnait en lui, et le voilà consacré.
Je suis émue, transie, fière jusqu’aux os.
Dans la vie il y a ceux qui partent pour un Oromocto, bout du monde, pour apprendre à défendre une cause qui leur tient à coeur, pour forger un caractère digne d’eux-même. Il y a ceux qui se blessent pour apprendre à guérir. Il y a ceux qu’on tire dans les jambes, pour apprendre que parfois, la fuite est la seule option.
Dans la vie il y a ces gens qui partent. Et il y a ceux qui restent.
Ceux qui restent avec le siège chauffant qu’ils allumeront pour te réchauffer, lorsque tu reviendras. Ceux qui restent dans leurs beaux vêtements, pour que tu vois du joli à ton retour. Ceux qui restent assis pendant que tu salues ton pays, mais qui se lèvent avec toi pour s’émouvoir au son de ta passion.
Dans la vie il y a ceux qui partent et il y a ceux qui restent. Mais toujours, toujours il y a ceux qui sont là.
Pour toi.
Au plaisir.
Keep On Keepin On.
MS