Vingt-quatre heures à Oromocto – 1/2

Pour Laurent.

Pour ceux qui partent, pour ceux qui restent, pour ceux qui sont là.

Je tremble. Je m’agrippe à moi-même. La gorge serrée, tout s’embrouille…

***

- Bon, alors si je meurs, si l’avion s’écrase, si on fonce sur une bernache, voici ma clé. C’est pas compliqué. Tu entres chez moi, c’est la clé de la porte arrière, donc tu passes par en arrière, puis tu vas chercher ma robe pour le party de Noël.

- Ben voyons, c’est donc ben niaiseux.

- Non, mieux vaut être prêt pour ce genre de chose. C’est la clé de la porte arrière. Tu prends la robe rouge, tu l’amènes au party et tu renverses du champagne dessus en disant de quoi de grandiose, genre “C’est ce qu’elle aurait voulu”.

- Bon alors on t’achève tout de suite, tant qu’à faire?

Je remets la clé au voisin/collègue de travail et ainsi se termine ensuite l’heure d’un lunch ce qui pourrait bien être mon dernier repas sur terre.

Ce soir, je quitte pour Oromocto. Oromocto, c’est clairement la ville qui a pigé la courte paille. C’est au Nouveau-Brunswick, à environ deux minutes et quart de Frédéricton, capitale. Là-bas, il y a des autoroutes, beaucoup de Tim Hortons et une base militaire avec des militaires dedans.

Parmi les militaires, il y a mon frère, et mon frère gradue demain, devient lieutenant. Il ne sait pas que je serai là, alors c’est un peu excitant, mais puisque ma vie est une suite d’ironies, je préfère ne pas prendre de chance et m’organiser un peu. On ne fait pas un Pomme-Z sur la mort, faut prévoir. D’un coup que c’est là que Jésus choisit de m’enligner sur le trajet d’une bernache perdue et fatale. N’oubliez jamais la bernache.

Dans la plus petite valise qu’il m’ait jamais été donné de faire, j’emporte une robe noire sans décolleté, obligation de mon géniteur. “On s’en va à l’armée mon bébé, fait un effort”, comme si je n’étais que buste constant. J’aurai donc l’air de la sixième femme du mormon qui travaille à la morgue.

Ceci dit, direction l’aéroport.

Nous nous battons lamentablement contre un guichet libre-service où il nous est possible de récupérer nos billets. De peine et de misère, nous passons au scan le carré ambigu qui nous sert de code-barre, et tout aussi péniblement, mon père intercepte un employé de l’aérogare pour lui demander si c’est dangereux d’amener sa crème à raser dans l’avion. Finalement, ce sera sa crème dans ma nano valise, ma nano valise dans la soute.

Au terminal, nous rejoignons ma mère et mon plus jeune frère qui arrivent de Toronto pour assister à la graduation eux-aussi. En fait, ma mère, je la reconnais immédiatement. C’est l’énergumène à ces côtés qu’il m’est difficile d’identifier. La “chose” mesure environ huit pieds, un séquoia en proie à un sévère anthropomorphisme. En plus, la chose a visiblement tenté une coloration capillaire rougeâtre. On dirait qu’il a tenté de se teindre les cheveux, mèche par mèche, avec un feutre bourgogne. Ma mère me rappelle que c’est moins pire que de sombrer dans la drogue. Bon. Un bel exemple de positif délirant.

Je regarde dehors pour ne pas dévisager le brocoli rose, et constate que nous ne voyagerons pas sur un avion. Oh que non. Clairement, on ne peut définir d’avion cette brouette ailée qu’un Mexicain échevelé rempli sac par sac. À la main. Tristement, je me sens soudainement malade. Je souffre de bourgeoisie pernicieuse. C’est une maladie mentale dont souffrent les enfants gâtés.

J’ai peur.

Je suis une mauvaise personne, c’est sûr que Jésus me tue ce soir, assise dans un débris aérien probablement pas chauffé, entre mes parents divorcés et mon frère géotropique.

À l’embarquement, sur les trente places disponibles, sept sont comblées, nous y compris. C’est intime. Quoiqu’il y a peut-être encore le Mexicain dans la soute à bagages, qui sait. Le coquin est sans doute en train de se faire la barbe avec la crème à raser de mon père, en plus. Bref. Je constate un briquet dans ma sacoche. C’est bien, si jamais il faut se réchauffer autour d’une flamme à 14 000 pieds dans les airs.

Bon, on décolle. Ça brasse de partout mais la ville finit par défiler sous nos ailes. Adieu.

….

Une heure plus tard dans les maritimes, c’est l’atterrissage et personne n’applaudit. Sauf moi.

Nous nous séparons ensuite. Ma mère et Touftouf et Polluard sautent dans un taxi alors que mon père va récupérer sa voiture de location. C’est bien la réunion familiale, mais on ne poussera pas mémé dans les orties en demandant aux divorcés de partager le même hôtel, quand même.

Dans la noirceur glaciale de Frédéricton, le géniteur et moi errons dans le stationnement pour récupérer la Camry qui nous attend, et dans laquelle nous nous engouffrons pour nous réchauffer.

Je ne sors pas mon briquet parce que je me dis que les sièges chauffants suffiront pour faire grimper ma température corporelle.

Pas de sièges chauffants. Je m’étouffe, ma bourgeoisie pernicieuse dans la gorge.

“Pas grave”, dit mon père, qui naturellement cherche le toit ouvrant.

Après une bonne dizaine de minutes à tenter de comprendre comment s’allument les lumières du véhicule (parce que dans la voiture du géniteur, ça se fait tout seul, juste après que l’habitacle t’aies salué en huit langues et servi un frappuccino), nous sommes finalement en route.

En route pour quoi au juste? C’est difficile à dire, il fait noir, il fait froid. Il n’y pas de lampadaire et la route zigzague dangereusement dans toutes les directions.

Et soudain, une immense lumière blanche. Puis une autre. Puis une autre. Puis…

- PAPA!

…à suivre.

Au plaisir.

Keep On Keepin On

MS

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