Secret de famille

Le mystère qui les entoure, la puissance évidente de leur lignée m’ont fascinée pendant des semaines. Des dates indélébiles dans ma tête, des rumeurs que je ne me décide pas à croire. Les Borgia, cette célèbre famille espagnole qui a brièvement dominé le Vatican et l’Italie du XVe siècle.

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Petite, avant de me coucher, je le suppliais de m’en raconter une autre. Juste une. Encore!

- Une histoire de ton enfance, grand-papa!

La mémoire lui échappe aujourd’hui et ce qu’il reste de lui, ce sont essentiellement ces histoires qu’il nous racontait. À moi et aux autres. Hier, on lui a présenté Internet. Je lui ai montré qu’on pouvait tout y trouver, même lui. Ce qu’il a bombé le torse en voyant les quelques textes à son sujet! Aujourd’hui je fais ma part. Je ne parlerai peut-être pas de lui, mais pour lui. Une histoire de mon enfance. Parce que je lui en dois bien une, au moins.

Bien avant d’être ce petit, tout petit bout de femme contemporain, d’être une adolescente ô combien tourmentée avec du noir dans les yeux, MS était une enfant timide, effacée. Déjà, elle arrivait en retard à l’école primaire parce qu’elle “n’avait rien à se mettre”. Selon sa mère en tout cas, car la mémoire lui échappe quant à ce détail.

Elle est à la prématernelle. Montessori, elle s’en souvient. Cette journée-là, elle portait une mini-jupe en jeans (sa première!), avec un genre de détail tressé à l’arrière. Les amis sont assis sur leurs carreaux de couleur respectifs dans la salle de classe. Elle se souvient qu’une brunette aux yeux foncés la dévisage et rit d’elle avec ses copines. Ça la rend un peu mal à l’aise, mais il y a Simon. Son seul ami. Son premier. Mais c’est purement pédagogique. Il est blond et porte des pantalons d’un bleu très très bleu. Une chemise aux grosses rayures rouges et blanches. Il est parfait. Probablement plus vieux et plus grand. C’est là que le mal a été fait, probablement.

La cloche de la récré. Dehors, c’est Victoria, en Colombie-Britannique. C’est la nature, la vraie. Pas des aires de jeux en copeaux de bois, des parterres en pierres volcaniques. Non. Les amis jouent à la tag entre les séquoias et courent sur de la vraie terre. Et là, au milieu de tout, le centre d’attraction : la grosse roche.

La grosse roche, c’est certainement une ancienne météorite, astéroïde déchu s’il en est un, car elle est gargantuesque et magnétique, attirant tous les enfants dans son périmètre. La petite brunette aux yeux foncés s’y tient toujours. Elle s’y adosse, l’escalade parfois jusqu’au sommet pour mieux voir la lie de la garderie à ses pieds, qu’elle juge en garce en devenir. Surtout, elle y lance des cailloux pour laisser une marque blanche.

Oui. Avant les textos. Avant ICQ. Avant les souliers Kickers. Avant les Tamagotchis. Avant les pogs. Avant le jeu Trouble avec le dé dans la bulle de plastique. Avant les billes. Avant même que ce soit cool de s’asseoir à l’arrière complètement de l’autobus jaune. Avant ça, c’était cool de lancer des roches contre la protubérance naturelle de la cour d’école pour y laisser la plus grosse marque blanche.

C’est d’un préhistorique décalé, mais bon.

Alors elle, la petite chose que j’ai été, observe la brunasse (mot inventé pour mieux exprimer le désarroi des circonstances décrites) qui martèle la météorite de Montessori. Elle, de loin, avec Simon, observe et contemple le ridicule de l’opération. Mais n’empêche. Elle aimerait être avec les autres. Pas seulement Simon, même s’il est parfait avec ses pantalons bleus très très bleus.

Alors elle se décide à socialiser. Fraterniser. Elle replace sa mini-jupe en jeans avec la tresse et laisse Simon derrière elle. Ou peut-être qu’il la suit. Elle ne sait pas. C’est complètement niaiseux de lancer des roches. Surtout sur une autre roche. Mais elle est prête à faire le sacrifice du sensé pour se faire une amie. Les priorités, qu’on appelle.

Elle en trouve une, bien ronde, bien dodue. Elle arrive aux côtés de brunasse et amorce un lancer qui se veut tout puissant. Parce que c’est moi qui laisserai la plus grosse marque. Moi et ma mini-jupe, oui.

Le cailloux rondelet fend l’air, déchire ce qui semble être un mètre et demie de pierre et rebondit en flèche.

Violemment.

Brutalement.

Dans mon front.

- Fille? Viens-t-en, on s’en va à la maison.

L’enfant se retourne tranquillement vers sa génitrice qui arrive évidemment au point culminant de l’élément le plus déclencheur de toute ma vie.

- Baptinse!! QU’EST-CE T’AS FAIT!!?

Je suis debout, au milieu de l’aire de jeu en vraie nature tellement poétique, une large coulisse sanguinolente digne du magma du Vésuve traverse mon front jusqu’au plus profond de mon enfance. De moi, ne restera certainement qu’une carcasse flétrie par la honte, comme les momies de Pompéi trouvées figées dans le temps.

Puis, je hurle. Parce que ça fait mal, certes, mais parce que brunasse était au premier plan et a officiellement une raison de penser que je suis une sotte grandiose.

Morale de l’histoire : quand t’as déjà le gars, le corps pour porter une mini-jupe en jeans et le jugement nécessaire pour constater le ridicule d’une situation…t’as pas besoin d’amis.

Non, c’est pas vrai, j’ai menti pour vous faire sourire.

La morale, c’est qu’il n’y a pas de morale. Ce qu’il faut retenir c’est le moment. Un jour, ce sera une belle anecdote qu’on pourra échanger contre une autre. Quand j’aurai plus de souvenirs que d’à venir, alors je persévérerai à travers ces petites tranches de vie.

Comme l’autre qui a fait la guerre un jour, des choses qui sont sur Internet aujourd’hui, mais aussi des enfants qui ont fait des petits-enfants, qui eux font des histoires. Des histoires qui sont sur Internet aujourd’hui.

La petite marque blanche sur la grosse pierre.

Au plaisir.

Keep On Keepin On.

MS