Attendre en vingt

Il y  quelque chose qui cogne. Comme l’invité retardataire qu’on attendait.

Ça commence à la porte, là où on pourrait s’y attendre. Puis ça cogne au sol et dans les murs. Ça vient d’en haut alors qu’en haut, c’est le toit. Il pleut dehors. C’est peut-être la pluie. Mais non, puisque ça cogne partout aussi. Les murs sont-ils capitonnés d’écho, ma foi?

Qu’est-ce que c’est? On n’attendait plus, pourtant. On s’était dit que tout compte fait, il (ça? et pourquoi pas elle?) ne viendra plus.

Au début, on ne se lève pas, on reste assis devant la télé, se disant qu’on a dû halluciner puisque bon, on n’attend rien. Ni livreur, ni parenté, ni amant. Puis les bruits partout. Définitivement, ça veut entrer. C’est impatient, comme si ça disait : “Il était temps..”!

Ça cogne alors qu’on n’attendait plus. Ça cogne comme ça pulse. Le sang qui revient partout dans le corps, comme si on avait été sur le point de se noyer et que ah! enfin! De l’air! Ça bat dans les murs comme dans les tempes.

Ce livre : J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part. Et si ce n’était pas quelqu’un, tout compte fait, qui nous attendait. Et si c’était autre chose? Quelque chose? Le disparu qui revient. Tiens, et si ce n’était pas quelqu’un qui nous attendait, mais quelqu’un qui nous cherchait et qui tarde seulement à nous trouver?

On attend toujours, toujours. On désespère parce que c’est long, parce que ça ne finit plus de ne pas arriver. Il (peu importe ce qu’IL est) se laisse désirer. Ce qu’elle peut être lente à arriver parfois, la lumière au bout du tunnel, mais souvent il y a cette personne ou cette chose, qui voyage sur ce train qui porte le phare, et qui trépigne autant d’impatience d’en arriver à destination : moi, nous, vous, eux. Le train s’active dans les collines, traverse les villes, fend le vent et transperce la noirceur des tunnels.

Mais ça, on ne le sait pas.

Alors on quitte le quai, on s’éloigne de la gare et on décide d’aller prendre un café ou un verre pour se consoler d’avoir tant attendu en vain. On se lasse d’attendre et on ne songe pas un instant qu’il y a peut-être quelque chose qui nous cherche encore. On remonte le col de son ciré et on baisse les bras sous la pluie. Qu’importe la décoiffure puisque rien ne viendra, semble-t-il, on ne sortira pas le parapluie et on affrontera l’intempérie comme elle viendra.

Pendant ce temps, le train arrive. Quelque chose descend, nous cherche du regard. “Où es-tu?” En fait, nous on est au chaud déjà, les mains sur une tasse de chocolat fumant, les cheveux ondulés par l’ondée, des perles humides sur le ciré de tout à l’heure. On se réconforte comme on peut. Et cette chose nous cherche, nous cherche. Nos pas claquent sur le pavé au rythme de nos pensées : pourquoi aucun signe de vie? On entre au bureau : même pas un petit message? Et puis qu’est-ce que je fais ici, moi? On rejoint des amis au bar : pourtant je suis quelqu’un de bien, il devrait m’arriver des choses bien, non? On saute dans la douche bouillante : et si j’étais blonde?

On ne le dit à personne mais on retourne au quai juste une fois, puis une autre, et tiens une dernière (cette fois-ci c’est vrai, je n’y retourne plus), juste pour voir, pour être sûr qu’il n’y a rien pour nous. On voit le train s’éloigner, reprendre les rails vers on ne sait pas où et puis on s’en fout de toute façon. Tranquillement, “tant pis” remplace “c’est long”. Il fait beau aujourd’hui alors c’est un peu nul d’attendre tout seul.

On n’attend plus le signe de vie et on constate que oui, on est quelqu’un de bien et qu’il nous arrive des choses bien. On se rend aussi compte que la vie c’est la même chose en blonde qu’en n’importe quoi, alors bon.

L’air de rien, on a fini par finir d’attendre. L’air de rien on s’est laissé chercher un peu.

Pour certains, plusieurs, c’est l’amour. Pour  d’autres c’est la passion. L’énergie. Le désir. L’été (ou l’automne, l’hiver, le printemps, j’en sais rien). Le beau temps. Le bon temps. Le goût de l’écriture et l’inspiration. Les réponses. Le titre de ce film qui ne nous revient pas. L’ail au fond du garde-manger. Les clés de la voiture.

Souvent, ce n’est qu’une fois que les doubles et l’épicerie sont faits, qu’on s’est payé une visite au club vidéo ou une recherche sur Wikipedia, qu’on s’est assis devant l’écran jusqu’à ce que les mots y apparaissent enfin, que le soleil s’est levé après une bonne nuit de sommeil bien méritée, eh bien souvent, ce n’est qu’une fois là que ça cogne.

On a fini de s’éparpiller en recherche et on s’est laissé trouver. Après nous avoir cherché sur le quai, c’est parti en courant dans la pluie. Ça a fait les boutiques, ça a sprinté dans les cafés. Le pardessus qui s’étendait comme la cape du justicier derrière lui, ça a zigzagué dans le quotidien pour nous mettre la main dessus. Jamais ça n’a manqué de souffle, jamais ça ne s’est arrêté.

Jusque là, il s’appelait “Je ne sais pas”. On en est venu à le détester de briller par son absence et d’envahir le tout de notre vie alors que ce n’était qu’un épais rien. Un moton de néant.

Puis ça cogne. Ça cogne. Ça cogne. Ça cogne.

Visiblement, on n’hallucine pas. On dirait même que le lapin tend l’oreille pour savoir d’où ça vient ce chaos. On se lève, ouvre la porte enfin.

- Tiens! Je ne t’attendais plus, tu sais.

- Mais moi, jamais, jamais je n’ai cessé de te chercher.

On avait appris à vivre sans, mais bon, puisque c’est bien dit comme phrase, on le laisse entrer. Comme ça, d’un coup, le temps d’un seuil, “Je ne sais pas” devient “Je ne sais quoi” et c’est comme si toute la lumière du train arrivait enfin dans la pièce, dans l’appart, dans la vie au complet.

Plus de vingt fois il y a mention d’attente et de ses dérivés dans ce texte. Comme quoi c’est pas que long, mais aussi souvent redondant d’attendre et que la vie c’est un peu comme un texte : c’est bien plus beau et intéressant quand on change les mots qu’il y a dedans.

Au plaisir.

Keep on Keepin on.

MS

Forcer la chose

Si l’appétit vient en mangeant, qu’en est-il du reste?

L’amour vient-il en aimant? Le désir vient-il en désirant? L’écriture vient-elle en écrivant? Qu’est-ce qui est récupérable si on reprend ou remet en pratique ce qui est (source du problème) disparu?

D’un côté, les problèmes amoureux de mes amies qui pagayent comme elles peuvent pour rescaper un couple qui n’en est peut-être plus un. De l’autre, moi dans ce Café L’Apothicaire, toujours, qui tente de réapprendre à écrire pour vrai en me forçant, justement, à écrire.

Pendant que je cherche des mots à vous raconter, à vous accorder en toute syntaxe, en belle prose qui fond dans la bouche, il y a un couple. C’est petit L’Apothicaire, je suis pratiquement assise à leur table. Ils commandent d’ailleurs la même chose que moi et nous partageons sel et poivre. Je crois que la fille est comédienne mais je n’en suis pas certaine. Elle m’est familière. Bref. Et ce garçon qui tente de la rassurer à je ne sais trop quel sujet de façon bien anglophone. Peut-être qu’il pense que je ne comprendrai pas parce qu’il parle en anglais. Les gens font ça des fois. “You’re worrying me babe. You look tortured.” Oh! Tortured, le grand mot. En fait je n’élabore pas sur le sujet, je voulais simplement créer un peu d’ambiance (ça fait tellement français, ne manque que la délicate fumée des Gauloises et Sartre au bar) et souligner le fait que des problèmes de couple, même quand on est célibataire, on ne s’en sauve pas. Maintenant c’est Paper Planes de M.I.A. qui s’envole du système de son et c’est cette trame que je choisis pour vous écrire que tout le monde pagaye tout le temps pour l’amour. On force plus qu’à son tour. C’est fatiguant. Enfin.

Écrire. Écrire encore, réécrire à nouveau, ce roman sur lequel je bûche et dont l’histoire ne cesse de changer au gré des aléas de ma vie. Ce scénario que je ne sais comment terminer. C’est fou combien la fiction dépend de la réalité. La mienne du moins. Ma fiction dépend de la réalité. Celle que je vis, celle que je façonne, mais aussi celle qu’on m’impose, celle qu’on me raconte. Comment rédiger une parcelle d’inchangeable, encre de béton, alors que tout autour bouge sans cesse, évolue, pulse, remue?

Mais bon, il faut bien finir par s’arrêter sur quelque chose. Arrêter quelque chose, point. Une décision, disons peut-être.

Vous l’avez peut-être remarqué, mais lorsque je ne sais plus trop quoi écrire, j’insère une définition ou une citation dans mon blogue. Pour me conclure fidèlement, je termine sur une note que vous trouverez peut-être ironique, mais la vie est ainsi faite. La mienne du moins. Sur Evene.fr, voici la citation du jour :

Une des erreurs que peut commettre un chef d’entreprise, c’est de se croire le seigneur de l’affaire qu’il dirige.

- Auguste Detoeuf

Faites les liens que vous voulez, mais moi je souris derrière mon café. Il a dit beaucoup de choses Auguste Detoeuf, industriel et essayiste français (1883-1947). Plus bas, un lien vers d’autres citations du monsieur.

http://www.evene.fr/celebre/biographie/auguste-detoeuf-770.php?citations

On dira bien ce qu’on voudra, mais mine de rien, j’ai écris. C’est un peu décousu et partout à la fois, mais au moins c’est là. En passant, le couple avec la fille torturée et le garçon anglophone est parti, pour ceux que ça intéressent. Ils ne m’ont pas redonné le sel, ni le poivre. Maintenant c’est une musique endiablée des années 80 qui joue. C’est mauvais et le café se vide. Je sens une corrélation directe. D’ailleurs, je suis sur le point de quitter moi-même. Une nouveau couple s’installe et discute du spectacle prochain de la Compagnie Créole aux Francos. Sur les murs, les couleurs fauves des toiles crient. C’en est trop. Il y a des limites à forcer.

Exit.

Au plaisir.

Keep on Keepin on.

MS