Ma journée commence à midi. Ça m’a tout pris pour m’extirper du lit, effet collatéral d’une angoissante nuit d’insomnie qui m’a amenée à fixer le plafond et le sens de ma vie jusqu’aux petites heures du matin.
Vous voulez la vérité? Ce qui se passe vraiment dans ma tête? Je me dois d’être honnête à la fin. Je vous dois bien ça.
Je pense que c’est important de le dire pour relativiser l’admiration que certaines personnes ont à mon égard. Je ne m’en vante pas, je vous le confie, c’est tout. Mon courage et ma persévérance à vouloir faire quelque chose que j’aime dans la vie. Cela me matérialisera peut-être un peu plus devant votre écran, moi qui ne suis pour vous que suite de phrases parsemées de quelques froncements de sourcils entre parenthèses et de sourires en coin sur le point du “i”. Une confidence pour humaniser le texte qui défile sur votre écran, anthropomorphisme de la phrase.
Écrire.
Eh bien ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile parce qu’on tombe rapidement dans un cercle vicieux. Écrire, ça prend du temps. L’inspiration, c’est difficile de la forcer. Si les belles phrases me viennent à tous coups, le canevas dramaturgique, l’histoire (surtout sa fin), sont plus longs à élaborer. Vous saviez ça faisait combien de temps qu’il travaillait sur Inglorious Basterds, Quentin, quand le film est finalement arrivé sur nos écrans? Quelque chose comme huit ans. Un projet en constant remaniement, qui change tout le temps, qu’on réajuste, qui n’est pas encore just right. Bien sûr entre temps il a écrit autre chose mais combien de temps a-t-il mis sur ces autres projets? Vous voyez..?
Alors je me consacre à mon écriture mais pendant ce temps-là, je ne “travaille” pas comme la majorité l’entend. Oui bien sûr, j’ai mon side line qu’on appelle, mais ce n’est pas vraiment ce que j’appelle un revenu décent. Si je passe 10h à écrire dans ma journée, je ne me fais pas un sous. Je dois attendre les contrats de mon side line, tapuscrire des rapports médicolégaux. Et l’instabilité financière me scie la créativité. Vous vous rendez compte? Les clients dont j’écris les histoires de vie à la dactylo parviennent souvent mieux à solutionner leurs troubles existentiels complexes (et dépressifs, bipolaires, anorexiques et scatologiques), alors que moi, maîtresse ultime du destin de mes personnages, je ne parviens pas à trouver le meilleur moyen pour les tuer ou leur faire découvrir que l’amour de leur vie, en fait, n’était qu’un rêve (copyright, by the way). Je les envie parfois.
C’est alors que l’angoisse prend le relais. “Ai-je fait le bon choix?”, “Pourrais-je un jour vivre de ma plume?”, “Devrais-je retourner à l’école et faire autre chose?”, “Que va penser mon entourage si j’abandonne ma passion? Quel exemple je donne à mes frères et soeur?”, etc.
Disons que la situation économique actuelle n’est pas des plus reluisantes. La recherche d’emploi temporaire s’en fait ressentir. Les journaux n’engagent plus faute de moyens ou peinent à payer leurs pigistes. Arg. Ma productivité périclite.
Minute. Suis-je défaitiste? Non. Je ne fais que vous expliquer ma nuit d’angoisse. Comme on dit, it runs in the family. L’anxiété. D’ailleurs, je suis un spécimen rare au sein de la généalogie contemporaine familiale puisque je suis une des dernières à posséder des ongles, les autres branches de l’arbre familial ayant rongé leur statut d’ongulé depuis bel lurette. Et puis mon père m’a toujours dit, quand je baissais les bras : “Qui a dit que la vie devait être juste?”. Personne. Si quelqu’un comme Confucius ou Socrate ou Napoléon ou Barack Obama s’était penché sur la cause et avait sorti un dicton pompeux, noble et songé du genre “La vie est juste” (je dis ça de même), peut-être que les choses se seraient déroulées autrement.
Néanmoins, je n’en doute pas, un jour je vivrai de ma plume. J’ai trop la passion pour que ça n’aboutisse à rien. Je le sais et je n’en ai jamais douté. S’il y a bien quelque chose en quoi j’ai confiance en la vie, ce sont les mots. Souvent ceux que j’écris. Ce qui m’angoisse, qui oxyde mes rêves une fois ma tête sur l’oreiller et le livre sur la table de chevet, c’est le moment. Pour améliorer mon maintenant, redorer le présent qui s’assombrit, je fais quoi? Les CV sont envoyés, mon programme choisi à l’université, les contrats assurés…now what?
Eh ben…j’écris.
Au plaisir.
Keep on Keepin on
MS
PS. Je vous ai déjà confié à quel point ma vie était, disons, “raccord”? Eh bien juste comme je vous parle de mon angoisse de persévérer, je dépose sur ladite table de chevet mentionnée plus haut, Life of Pi que j’ai terminé avant d’amorcer ma nuit blanche. C’est l’histoire d’un jeune indien qui, malgré l’adversité et l’impossible, ne perd jamais, jamais espoir. Je n’ai peut-être pas établi que la vie devait être juste, mais je n’en démords pas, elle est profondément et indubitablement drôlement faite. En plus Yann Martel n’est pas très loin de moi dans la généalogie familiale (c’est vrai!). Je me demande dans quel état sont ses ongles…