Dans la crinière du lion

Je suis malade. Dans un état lamentable.

Je tousse tellement fort que j’ai l’impression que je suis sur le point de régurgiter un ovaire. J’ai la voix d’un mafioso mâle. J’ai chaud et j’ai froid en même temps. Mon estomac hésite entre la faim et la nausée. J’ai un teint de white balance impeccable. J’ai mal à la tête derrière mes yeux. Mon crâne est un casque de douleur. Ça goûte le sous noir dans ma bouche et j’ai l’impression de sentir l’itinérant. En fait, je suis pas mal certaine de sentir l’itinérant. Je me parrainerais tant je me fais pitié. J’ai pleuré un peu mais j’ai arrêté parce ça me faisait tousser et ça me cassait trop la voix pour que je puisse appeler des amis pour me plaindre à haute voix. Je suis trop amochée pour me plaindre. C’est le bout d’la marde.

Bon. Ça va aller. Je prends une grande respiration qui me fait cracher mon endomètre et je me prends en main.

De peine et de misère, je m’extirpe du lit. Je m’effondre au sol. C’est un peu drôle alors je ris, mais pas trop parce que ça me fait tousser et que ça fait peur au lapin. Je rampe jusqu’à la salle de bain. Mes cheveux détachés ramassent au passage des cheveux perdus au sol. Malgré la maladie qui est dans mes oreilles aussi, j’entends quelques “Eh, chummy! What’s up?!” lorsque les tifs se retrouvent. Je suis un peu surprise parce que mes cheveux parlent anglais, mais d’un autre côté, j’ai jamais pris la peine de leur apprendre le français, alors peut-être que ça fait du sens.

Enfin la salle de bain. Enfin! Une chance, il y a quelques temps j’ai investi dans un tapis. C’est moins froid (n’oubliez pas que je rampe) et ça s’agrippe mieux pour avancer. Il y a encore des cheveux perdus au sol. Ma tignasse jubile. Plus fous que ça, mes cheveux se tressent tous seuls, se dreadifient. Bref. Tout ça pour dire que je perds beaucoup de cheveux, que je passe pas assez le balai et que je suis maintenant en train d’agripper le bord de la baignoire  et du lavabo pour m’examiner dans le miroir. Je tremble, je trépigne. Merde. Je réalise qu’un jour je vais être ma grand-mère pis que ça sera pas le fun.

Re-merde. Le miroir. J’aurais dû m’en passer mais j’ai succombé au narcissisme du lion. Eh oui, même dans mes pires moments, mon introspection aboutit à l’astrologie. Peut-être que si je me brosse les dents, ça goûtera moins le sous noir dans ma bouche et que je vais me sentir mieux. La brosse à dent électrique s’engouffre dans ma bouche et je frotte à m’en déchirer les gencives. C’est dégueulasse et j’en tousse mon tartre. Cher lecteur, c’est aussi dégoûtant à lire qu’à vivre. Et oui, cher lecteur, quand je suis malade, je perds toute classe et dignité au profit d’une honnêteté effrontée.

Ceci dit, je range la brosse à dent et je ne me sens pas mieux. Bon. Donc si je comprends bien, je vais mourir aujourd’hui et on va me trouver quelque part demain, la rigidité cadavérique dans le corps. Ça sera pas beau, mais je me dis que ce sera moins pire si mon appart est rangé et que je suis propre. Ah oui parce que mourir sale, c’est ben ordinaire dans le livre du lion.

Allez hop cascade. Très, très lentement, mais debout cette fois-ci, j’amorce un déplacement. Une genre de translation parallèle au corridor mais pas tout à fait. Je m’arrache l’épaule sur le cadre de porte et je perds quelques cheveux sous le choc. “Eh bye chummy!”

Et d’un coup, il me surprend par derrière, me plaque au sol, me tabasse. Je ne l’avais pas vu venir. Il frappe fort, ne m’épargne pas. Ça y est, je vais mourir. Sale, en plus.

L’apitoiement. Je suis malade comme une mourante. Je suis seule dans un appartement que j’habite seule. Je n’ai plus de voix pour parler. Je n’ai plus l’esprit pour écrire. Personne n’était à mes côtés ce matin pour me serrer fort, fort, fort. Personne pour me dire que ça va passer. De toute façon je ne veux pas que qui que ce soit me voit comme ça. J’ai trop de fierté pour demander de l’aide alors je fais quoi? Je crache ma peine toute seule sur le tapis rouge de ma chambre. Je suis à genoux sur le tapis rouge du triste spectacle qu’est devenue mon existence.

“Get up, fool! This ain’t church!” Mes cheveux. “We’re knots here! Quit the bawling or we’ll start balding.” Mes cheveux avec de l’attitude et un swag d’Eminem. Alors je fais quoi? Eh bien, j’écoute mes cheveux. Je suis bilingue, j’ai pas d’excuse.

Je retourne dans la salle de bain, brosse la tignasse haineuse qui se détend. Je ramasse les cheveux au sol. Je ramasse les cheveux dans le bain. Je ramasse les cheveux dans l’évier.

Il y a de moi en cheveux partout. J’ai éclaté et je me suis dispersée à tout vent dans mon appartement. Comme Hansel et Gretel, je suis les cheveux sur mon plancher comme des bouts de pain. Les cheveux dans mes vêtements, je peux difficilement les ramasser. Je jette le tout dans la laveuse, elle s’en occupera goulûment. Et le tapis rouge sur lequel je me suis effondrée, lui aussi est plein de cheveux. Je le secoue à l’extérieur, l’étend sur la rambarde. Le vent l’emportera, qu’on chante. Misère, les cheveux sont dans les meubles, dans les rideaux, dans la vaisselle. J’époussette, essuie, récure. Les cheveux, même anglophones, c’est sur la tête que ça va. Inutile de s’éparpiller. Il ne faut garder que l’essentiel. Ce qui est mort, même si c’était beau un temps, il faut le laisser aller.

Mes souliers. Il y a des cheveux dans mes précieux souliers. Je les sauve, une paire à la fois. Toutes les 66 d’entre elles. Plus une paire de pantoufles. Plus une paire de patins.

Et c’est fini. L’appartement est impeccable, les cheveux tombés sont partis. Ça applaudit sur ma tête. En anglais, mais ça applaudit quand même.

Je me sens un peu mieux. Je pense que je vais survivre.

Je pense que je vais survivre.

Au plaisir.

Keep on Keepin on.

MS

La tête des femmes

Une conversation. Dans un salon de coiffure, sur la rue Saint-Laurent. Ou n’importe où ailleurs en fait. Seulement, cette fois-ci, c’est dans un salon de coiffure. À la source, voyez par vous-même.

- Les femmes viennent chez le coiffeur pour se remonter le moral. Ça dépend de la météo.

- Aux points tournants de leur vie aussi, non?

- Qu’est-ce que tu veux dire?

- Ben…rupture, nouvelle job, déménagement, nouveau chum, augmentation de salaire…égale pas mal nouvelle coiffure. Non?

- Pas remarqué.

Une conversation entre une coloriste et une cliente, j’avais oublié de préciser.

La chevelure des femmes est sans doute le moyen d’expression le plus méconnu qui soit. Du morse capillaire. Un texto tressé. Un coup de fil avec des rallonges. Chaque coiffure en dit si long sur la tête qui la porte. Elles ne changent pas de couleur de cheveux, de longueur de coupe, de mise en pli, pour le simple plaisir. Les femmes changent de coiffure pour symboliser une métamorphose beaucoup plus grande. Allons lectrices, supportez-moi et opinez!

Lectorat féminin, je m’adresse maintenant directement à vous. Je me confies à vous comme à une amie de toujours sur un balcon, les jambes croisées en talons hauts et un verre de vin rosé à la main. Le regard un peu perdu dans l’horizon comme pour mieux se souvenir. Écoutez-moi. À quel moment sont survenues vos premières mèches blondes? Pour ma part, j’avais environ 16 ans, en pleine voie de devenir “adulte”, du moins je le croyais. Parce qu’on ne devient jamais adulte, amen je vous le dis. Pas au complet du moins. Ce serait comme assassiner pendant qu’il dort l’enfant qui sommeille en vous. Bref, une première transition. Non, je mens. Bien avant, quand j’ai décidé qu’il était temps de devenir “cool”, j’ai laissé tomber le toupet que j’avais au front depuis la plus tendre enfance pour entrer en “douceur” au secondaire. Long processus pénible s’il en fut un, j’ai éventuellement migré à la frange après moult épisodes de barrette à papillons. Oui oui, celles-là.

Il y a éventuellement eu les garçons pour lesquels j’ai fait pousser mes cheveux afin qu’ils s’y enfouissent le visage et me disent “C’est quoi ton shampooing?”. Puis ceux qui ont brisé mon coeur pour qui je les ai ensuite coupés. En changeant de shampooing.

Au cégep, mal dans ma peau, j’y allais pour des coiffures complexes, dominant mes tifs sans quoi ma crainte d’exister défectueusement prenait le dessus. J’ai mis à plat les mèches rebelles, gonflé à bloc ma crinière lors des journées mornes. J’ai gommé la frange les jours de vent et oxygéné les racines de tristesse auburn qui me sortaient par la tête.

Lorsque j’ai quitté la maison, je suis devenue brunette, une vraie de vraie, foncée foncée. De son côté, lorsque ma mère s’est réappropriée la sienne, elle s’est teint les cheveux en mauve. Côté instinct, la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre, en effet.

Les coiffures se sont simplifiées en même temps que l’estime s’est levée. J’ai découvert que malgré tout, bien que les coups de ciseaux et les colorations signifiaient à mon entourage une transition certaine de ma personne vers une version revue et corrigée, tout au fond je demeurais une rousse de coeur. Sur ma tête il y a avait la majuscule du changement que je vivais, mais dans mon coeur j’étais toujours la même. Seules les femmes remarquent entre elles ces changements, n’est-ce pas mesdames? Les hommes ne constatent jamais le demi-ton plus clair pour lequel vous avez optez, ou les deux pouces que vous avez raccourcis, ou le simplement fait que vous n’est plus du tout blonde. Seules elles savent vraiment que leur consoeur traverse une nouvelle étape dans sa vie et elles s’approchent alors un peu plus, prennent une gorgée de leur vin rosé, prêtent à happer le regard qui quittera bientôt l’horizon pour amorcer la confidence.

Elles seules savent ce qui se passent avec la tête des femmes. Elles, et leur coiffeur, bien sûr.

Au plaisir.

Keep on Keepin on.

MS