À jamais pour toujours

J’ai de la difficulté avec le concept d’éternité. En fait, je n’ai pas encore décidé si j’allais mourir ou non. De ce que j’en comprends depuis quelques semaines, c’est très, très pénible comme processus.

La vie n’est pas facile. Jamais. Je n’ai pas décidé non plus si parfois il valait tout de même mieux en mourir. Mourir de vie.

Pour l’instant, c’est de mort que je vis. Je vis de mort. C’est à l’absence de l’aïeule que je carbure. Pas un vide, non, comme un flou de présence, tant elle est matérielle dans ma tête, elle m’emplit les poumons de souvenirs.

Elle est morte à jamais et pour toujours. À jamais pour toujours.

C’est comme se faire arracher toute la peau du corps, lentement. Ça fait le bruit d’une orange qu’on épluche. En dessous, rose comme l’épicentre d’un jambon, propre comme un sous neuf (qui disparaîtra aussi, pour toujours), la nouvelle identité qu’il me faudra porter de l’avant, pour le toujours qu’il me restera. J’ai pas décidé pour combien de temps encore.

Et toute la peau, tout ce qu’il y avait d’avant, la peau comme une carapace, il faut simplement l’oublier. S’en débarrasser. Elle n’a plus sa place nulle part. On ne garde pas ses cheveux, ses ongles, ses dents, non plus. Tout ça redeviendra poussière, qu’on dit.

Puis il faut relever le menton, même si la nouvelle peau à vif brûle, chauffe, s’écorche à la moindre brise, des lames contre la peau. Je mets des vêtements par dessus. Des jupes courtes parce que c’est mieux qu’on voit les coupures sur mes genoux que l’air abasourdi d’ailleurs qui me défigure. Ça démange encore plus quand il y a son odeur qui enveloppe ma journée. Elle m’observe peut-être et je n’ai aucune idée ce qu’elle pense. Est-elle déçue de ce qu’elle apprend maintenant? Je ne le saurai jamais. La mort, c’est pas comme à Canal D, qu’on se détrompe. Elle ne m’apparaîtra pas en songe. Pas dans un miroir. Non. Elle est partie. 

Bon alors il faut tirer un peu sur la jupe courte, constater que le vernis s’écaille de mes ongles comme les restes d’hier, penser très très fort à autre chose pour ne pas s’émouvoir de son odeur qui flotte partout, encore maintenant.

Je penserai à lui. Lui non plus je ne l’aurai jamais. Mais bon. Ça, c’est une autre histoire. Ça fera comme le vernis, ça s’écaillera et je changerai de couleur.

Les gens devraient y penser deux fois avant de mourir. Même dans le silence, en expirant doucement, quelques bulles de champagne dans les veines encore, ça fait un écho d’enfer qui se répercute sur tous les gens qui eux, ont décidé de vivre encore un peu.

Et c’est comme ça à jamais pour toujours, tout le temps.

Au plaisir.

Keep On Keepin On

MS

Les jours de parfum

Trois jours que je dors, que je récupère de ces émotions que tu m’as fait vivre au cours des derniers mois, des dernières semaines.

Trois jours que je range, que je trie, que je lave de fond en comble.

J’ai trouvé le poème que tu as écrit à ma naissance. Je ne l’ai pas encore lu. Ce n’est pas le temps.

Je viens d’enfiler une jolie robe de soie, question de faire un effort. Vivre un peu comme avant. Et j’ai nettoyé la cage du lapin. J’ai fait la vaisselle. J’ai passé le balais. Avec ma robe de soie. J’ai frisé mes cheveux aussi.

Je ne sortirai pas tout de suite. Je sais que tu n’es plus dans le monde extérieur. Mais il reste de toi partout dans mes choses, dans mon appartement. Dans mon intérieur à moi.

Des foulards. Des photos. Des cartes.

Et cette odeur qui persiste depuis tes derniers jours. Je ne comprends pas. Partout, je te sens, je te hume.

Je m’attendais plutôt à une apparition, considérant toute la vitamine Canal D que je consomme, mais non.

Pas d’ombre à la forme humaine. Pas de murmure vague et sage. Les lumières ne s’allument pas toute seule. La télé non plus. Même quand c’est l’heure de Top Modèle. Pas d’apparition blonde (rousse? Ça n’a jamais été très clair) dans le miroir, derrière moi. Que mon propre reflet tout seul.

Grand-maman, je ne sais pas quoi faire sans toi. Tu ne m’as jamais vraiment dit quoi faire. Tout ce que je faisais t’étais tellement merveilleux déjà. “Voyons, t’es une p’tite fille intelligente.”

Tu m’as donné le sentiment d’être aimée plus que tout dans tout l’univers. D’être exactement ce que je devais être. Pourtant. J’ai de la misère à me situer en ma personne maintenant. Je me dois d’être sans plus tarder une adulte. Une génération. Une femme. “Ne te laisse jamais faire.” Mais c’est difficile. Inconcevable, en fait.

C’est à mon tour d’aimer quelqu’un de façon inconditionnellement inconditionnelle. De ne faire que ce que j’ai envie de faire, comme j’ai envie de le faire, quand j’ai envie de le faire. Idéalement en passant par le Château Frontenac, que tu aimais tant. Et c’est difficile. Inconcevable.

Tu m’as appris les mots à coup de Scrabble, Boggle, mots croisés, mots cachés. Tu seras dans chacun que je coucherai à présent. Ça, je peux le faire.

Une chose à la fois.

Je commence avec une robe de soie.

Tu me manques.

Au plaisir.

Keep On Keepin On.

MS

Ne tombe que ce qui était debout

Après l’hiver il y a toujours le printemps.

Ce n’est pas la peur de rien, c’est la peur du rien. Pas la crainte de ce qui part, mais bien celle de ce qui va rester. Non pas ce qui va partir, plutôt ce qu’on ne sait pas qu’on va garder. Ce qu’il nous restera de quelqu’un, de quelque chose, de quelque part.

Le deuil est le lot du survivant, de celui qui doit continuer. La faiblesse, la vulnérabilité, le doute ne peuvent atteindre que ceux qui ont la force, la persévérance et le savoir. Ne tombe que ce qui était debout. Un bel exemple de ce qui se définit par son contraire. L’encre liquide qui glisse sur le papier froid et craquant, l’oreille muette qu’on tend vers les mots criés. Le courage qu’on présente devant la peur qui nous envahit, qui remonte tranquillement des chevilles qui vacillent aux genoux qui claquent, jusqu’au ventre qui se retourne et aux épaules qui tressautent, explose dans la bouche en un âpre goût métallique mais qui malgré tout, malgré tout, s’estompe dans une tête qui toujours, envers et contre tout, reste au sommet parce que c’est anatomiquement ainsi.

Je l’ai déjà dit, c’est la vie et c’est dégoûtant. J’ajoute par contre qu’après l’hiver il y a toujours le printemps.

Le deuil est le moment où on redoute d’oublier les paroles de cette chanson qu’on aime. On sait qu’elles finiront sans doute par s’envoler, des paroles en l’air qu’on ne peut retenir, mais qui s’accrocheront quand même autant qu’elles pourront sur ce qu’on ne voit pas, de l’azote peut-être.

Puis, peut-être au volant de la voiture, dans l’ascenseur, dans le iPod de la fille à Square-Victoria avec les écouteurs pas étanches, tu l’entendras et elle sera encore là ta chanson, intacte au complet. Ça te remontera des chevilles aux genoux, du ventre aux épaules et ce seront ces mots qui te manquaient que tu murmureras.

Il reste toujours quelque chose.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

- Antoine-Laurent de Lavoisier

Au plaisir.

Keep On Keepin On.

MS